Archives mensuelles : novembre 2012

Mon parcours

Les livres, les langues et les rencontres tissent les entrelacs de ma vie

Je suis née dans une famille monolingue, à Saint-Etienne, en France, à la fin des années 1960.

Je me revois, petite, observant la 4è page de couverture d’un magazine auquel mon père était abonné. Je crois qu’il s’agissait d’une publicité d’Air France avec un texte en français et en anglais. Je remarquais qu’il n’y avait pas le même nombre de mots dans la phrase anglaise et dans la phrase française, ni le même nombre de lettres dans chaque mot, que certains mots se ressemblaient totalement, d’autres un peu et d’autres pas du tout. Cela m’intriguait. Je vivais ma première expérience d’éveil aux langues et d’intercompréhension.

A la maison, il y avait quelques magazine en anglais et en français, des romans en français, en anglais et en allemand, souvenirs de jeunesse de mon père ou achats plus récents dans des aéroports. Plus tard j’en lus certains.

Les expériences vécues lors des voyages d’été où nous partions en voiture avec mes parents, laissèrent en moi de profondes empreintes chargées d’émotions : l’Italie, la Yougoslavie, la Bulgarie, la Grèce, la Turquie, l’Espagne ; nouveauté des langages, des visages, des paysages, nouveauté des sourires, des lumières, des climats.

Une prophétie et des aïeux

A onze ans, j’appris l’anglais comme seconde langue. « Elle sera bonne » avait prédit ma tante enseignante qui me faisait répéter des chansonnettes quand j’étais petite. J’appris aussi  l’allemand comme troisième langue. J’aurais préféré l’espagnol mais cela me fut refusé comme cela l’avait été à ma sœur aînée. Je n’insistais donc pas. Mon père dirigeait un secteur commercial en pleine expansion, l’allemand était la langue des affaires, il fallait passer outre les traumatismes de la guerre, honorer inconsciemment les ancêtres venus de Sarre et aller dans le sens de la construction européenne. J’étudiais donc l’allemand au collège, au lycée et à l’université où l’on commence par revisiter les bases apprises au collège tant le niveau est bas.

Je choisis le russe comme 4e langue au lycée. J’obtins la meilleure note à l’oral du bac dans le département de la Loire. J’adorais décrypter le fonctionnement de cette langue. J’adorais le rabâchage des verbes de mouvements, différents, au passé ou au futur, j’adorais m’interroger sur la place des mots beaucoup plus flexible en russe qu’en français. J’adorais les cours de Madame Le Stir qui était Française et mariée à un Breton et qui me disait « vous écrivez comme un chat ». Il est vrai que je n’ai jamais su ourler les lettres à la manière russe mais j’adorais l’œil bleu et rieur de Madame Le Stir et sa façon de prononcer le « i » dur et les sons « mouillés ».

Concernant la note de russe au bac, j’ai l’air de me vanter mais nous étions peu nombreux à présenter cette discipline. De plus, j’avais longtemps préparé mes textes lors d’un séjour de l’Ascension sur la Costa Brava, aux côtés de ma grand-mère qui n’était pas Espagnole mais Française en villégiature dans son appartement de vacances. Le texte que je révisais le plus évoquait la vie laborieuse d’une vieille dame prénommée Marfa. C’est sur celui-là que l’on m’interrogea au bac.

Durant cette année, j’avais aussi découvert l’URSS lors d’un voyage scolaire à  Pâques. Mon russe ne s’enrichit peut-être pas outre mesure mais mon oreille se forma et je fus ravie de l’accueil que nous réservèrent certaines familles et des enseignantes des écoles que nous visitâmes.

Quelque 25 ans plus tard, au retour d’un voyage à Sarajevo, j’appris par ma tante qu’une partie des descendants de ma grand-mère – la même qui bronzait sur une plage de la Costa Brava –  étaient considérés comme Russes suite à l’annexion de la Pologne au début du XIXe siècle. Jusque-là, j’avais toujours entendu dire que ses grands-parents – et donc mes aïeux – étaient des Polonais de Lodz et seulement  des Polonais. Mais peut-on seulement être Polonais lorsque l’on s’appelle Salomon, Rachel, Jacob, Israël, Rebecca, etc. ?

Mémoire du monde

A 17 ans, je connaissais donc 4 langues, à des degrés divers. Je partis à 19 ans en Ecosse. J’y perdis de mon russe et de mon allemand mais j’y appris des rudiments d’écossais, d’irlandais et d’espagnol. Vers 23 ans, avec en poche une licence d’anglais suivie d’une maîtrise de traduction,  je découvris, à Paris, l’italien et l’Italie, par l’entremise du futur père de mes filles. Je décrochai aussi un poste de communication au niveau international, dans le domaine de la préservation des livres. C’est ainsi que l’anglais devint ma langue de travail quotidienne.

J’avais des relais sur tous les continents et la newsletter que je rédigeais en anglais s’enrichit progressivement de textes en français et en espagnol avec des résumés dans les 2 autres langues. De fil en aiguille, je participai à la rédaction de manuels de préservation en français et en anglais, lesquels furent traduits par des collègues en de multiples autres langues. J’organisais une conférence internationale et des séminaires, je mis sur pied des formations avec l’Unesco avec qui nous étions partenaires pour le programme Mémoire du Monde. Je me vis enseigner les principes de préservation à des directeurs d’archives et de bibliothèques d’Afrique, à collaborer à des programmes de coopération. C’était une époque intense. Les relations avec les collègues du monde entier étaient toujours courtoises et les décalages culturels ne pesaient pas car nous étions tous liés par une passion commune : sauvegarder le patrimoine écrit. Nous parlions un langage technique sur lequel, je crois, nous nous entendions, avec l’anglais ou le français comme langues véhiculaires.

Ceci m’occupa de 1992 à 2001. Entretemps étaient nées deux princesses bilingues français-italien, l’une en France, l’autre en Italie, et pour lesquelles je m’intéressai au bilinguisme. J’ai évoqué le récit de l’accouchement en Italie dans un livre écrit à la fois en français et en italien, lequel ne fut finalement pas édité. Je relève ce détail de l’accouchement car c’est une expérience très déstabilisante que de donner la vie dans une langue qui n’est pas la vôtre, l’accouchement étant déjà en soi un évènement où tout vous échappe. La confusion des langues s’y ajoutant, des termes connus mais perçus dans cette circonstance inédite perdent à la fois leur sens tout en donnant des indices dont on ne sait que faire.

Fin 2001, je bifurquai vers le tout-français en dirigeant une revue unilingue, dédiée aux bibliothèques et aux bibliothécaires. Dans le monde associatif où j’évoluai, je découvris ce qu’était l’engagement militant. Je découvris aussi le diplomatique travail de négociation avec des auteurs exigeants mais qui avaient raison de l’être et qui m’apprirent beaucoup. Je voyageais peu mais ponctuellement pour découvrir des bibliothèques, j’interviewais régulièrement des professionnels dont le témoignage me faisait évoluer car ils agissaient, parfois dans des conditions difficiles, toujours au plus près de leur conscience, et malgré de maigres salaires pour certains.

Chaque numéro de la revue était donc une exploration d’un monde nouveau, une occasion d’apprendre, de découvrir de secteurs de bibliothèques que je ne connaissais pas. C’est en explorant les services aux publics multiculturels que germa l’idée de créer une collection valorisant les langues des migrants (je renvoie ici à l’article Origine des éditions Migrilude). Je voulais créer des imagiers bilingues et les faire paraître en différentes combinaisons linguistiques mais la gestion des tirages me semblait compliquée pour une nouvelle petite éditrice appelée à intervenir seule à tous les postes de sa future maison d’édition.

L’Eveil

C’est en assistant à une conférence à Zürich en 2006 – j’avais depuis peu émigré dans le Canton du Jura suisse – que je découvris le travail du graphiste Ruedi Baur qui avait rassemblé des photos de signalisations urbaines du monde entier, parues dans un livre de 478 pages intitulé  Scents of the City, Odores da cidade, Sherin Kokusu, Esencia de ciudad, Aroma der Stadt, Apoma ropoga, Odeurs de ville (ed. Lars Müller Publishers, 2004). Ce titre multilingue m’inspira l’idée de réunir dans un même ouvrage les 10 langues que j’avais identifiées pour mes imagiers bilingues.

Intuitivement, j’avais créé des outils d’application possibles pour l’Eveil aux langues, un mouvement  né de la recherche en didactique des langues dans les années 1980, en Grande-Bretagne et développé par Eric Hawkins (lequel fera l’objet d’un futur article). Je décidai alors de consolider mes connaissances universitaires acquises 20 ans plus tôt et j’entrepris à distance un master de sciences du langage. Parallèlement je commençai à enseigner le français à des adultes migrantes. Les auteurs,  linguistes, sociologues,  anthropologues dont je dévorai les livres élargirent mes connaissances, ils me faisaient accéder à une diversité de réflexions parfaitement stimulante mais bien différente de celle que je vivais auprès de mes élèves.

L’expérience vécue au contact des unes et le savoir acquis à la lecture des autres nourrissent depuis chaque jour ma pratique de l’édition, de l’enseignement, de la vie. Défendre et promouvoir le plurilinguisme – comme j’ai défendu et promu pendant 20 ans l’accès au patrimoine écrit, aux bibliothèques et aux livres – c’est autoriser chacun à s’exprimer au plus près de son ressenti et de ses besoins et le laisser libre de choisir pour cela la langue qui lui correspond le mieux. Le monde plurilingue, c’est notre société, l’école, les entreprises, chacun de nous reconnu dans son unicité et les moyens qu’il trouve pour l’exprimer.

C’est pourquoi il importe de laisser toutes les chances et tous les langages possibles à la disposition du plus grand nombre, quelle que soit son origine, son parcours. Tant de compétences linguistiques et langagières sont là, en jachère ou en friche, alors qu’elles pourraient être réintégrées dans l’environnement social, scolaire et professionnel des êtres qui les portent et qui les nourrissent.

 

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Migration des mots, migration des hommes

Je viens de lire deux livres jeunesse qui traitent de la migration de manière très différente : celle des mots et celle des hommes, ces derniers véhiculant les premiers, les premiers enrichissant les derniers, les uns et les autres naissant, se mouvant, évoluant, mourant, se transformant.

Le premier livre intitulé, Les mots vagabonds, est édité chez Mango jeunesse (2008). Stylisé avec un graphisme simple et élégant, il raconte l’histoire des mots, leurs origines et leur parcours migratoire jusqu’à leur arrivée, non définitive, dans notre langue. On y découvre donc des mots d’origine celte et bretonne, germanique, latine, grecque, anglaise, italienne, allemande et hollandaise, arabe, hébraïque, turque, persane, indienne, slave, scandinave, hongroise et finnoise, espagnole, occitane, basque et portugaise, amérindienne et aborigène, africaine, chinoise et japonaise, polynésienne et malaisienne.

Ce livre que j’ai emprunté dans une médiathèque pédagogique, n’avait jamais été ouvert et je trouve cela bien dommage car, présenté sous la forme d’un lexique, il fournit des explications historiques ou anecdotiques qui permettent de prendre conscience que les mots ont une valeur et une signification bien plus grande que nous ne l’imaginons et que leur emploi véhicule des pans de l’histoire humaine. Il convient donc d’être d’autant plus attentif à  l’usage qu’on en fait.

Il tord le cou aux idées encore fort répandues animant le débat sur les langues qui, selon certains  ne devraient pas faire d’emprunts aux autres au risque de perdre leur « pureté d’origine ». Il dénonce aussi une autre idée reçue et transmise fréquemment à l’école concernant le français qui n’aurait que le latin comme origine. Les quelque 500 mots présentés dans ce livre prouvent le contraire.

J’aime bien l’histoire du mot « nicotine » qui doit son nom à l’ambassadeur de France à Lisbonne, Monsieur Nicot. En 1560, il envoie à Catherine de Médicis  du tabac fraichement arrivé du nouveau monde. On parle alors de l’herbe à Nicot, puis on choisit de nommer le principe actif du tabac, la nicotine.

Concernant le deuxième livre,  Fuir les taliban, édité chez Thierry Magnier (2011), j’ai surtout été impressionnée par la dernière partie dans laquelle le narrateur vit l’exode au jour le jour et découvre avec aberration combien il n’est qu’une marchandise qui se négocie dans un monde inconnu découvert par le biais de passeurs et de fonctionnaires corrompus. Un monde sans repère, sans information, fait de silence forcé et de souvenirs enfouis. Un monde dans lequel il n’a plus aucune prise. Un monde fait de planques provisoires où l’on attend, cloitré, le moment opportun pour embarquer dans des trains, lesquels le conduiront aux Pays-Bas où le statut de réfugié politique devient son unique statut.

J’ai pensé à Hawa, qui vient de Somalie, à Eden, à Letu, Erythréennes, et à tous les autres migrants qui ont vécu des histoires semblables ou approchantes et qui bravement, tentent d’apprendre le français pour montrer à la société  – et pour continuer à se prouver – qu’ils sont des êtres en éveil et en mouvement, se dressant avec dignité vers la reconquête de leurs droits fondamentaux.

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Les jeunes s’emparent instinctivement des imagiers

Je les vois dans les salons du livre, lorsqu’ils défilent en rangs serrés entre 2 enseignantes. Ils s’arrêtent et feuillètent les imagiers multilingues et immédiatement s’interpellent les uns les autres. Ils savent d’instinct comment les utiliser, en groupe.
– Hé M’dame, c’est quoi cte langue-là?
– Là? C’est du russe
– Hé Vladimir, toi qu’es Russe, lis-nous c’truc là dans ta langue steplaît.
Vladimir s’exécute.
– Wesh c’est trop la classe, moi M’dam j’peux lire en espagnol .
– Vas-y, on t’écoute.
Et c’est un défilé jubilatoire de sons plus ou moins maîtrisés mais qu’importe, ils s’amusent, ils découvrent, ils s’intéressent. Les jeunes se passent le livre de main en main, ils le feuillètent, s’essayent aux accents, certains avec justesse. Ils pourraient rester bien plus longtemps si les enseignantes ne les exhortaient à presser le pas, ils ont un pacours à faire dans des délais précis. Elles m’adressent un sourire gêné sans même avoir observé ce qui se déroulaient sous leur yeux : une activité improvisée d’éveil aux langues mise en place spontanément par leurs propres élèves, sans qu’elles n’exigent rien d’eux. Découvrir, écouter, observer, demander au voisin comment on prononce dans sa langue, c’est si simple. Les compétences linguistiques de certains élèves bi-ou plurilingues sont là, gratuites, vivantes, à disposition et l’école n’en fait rien ou si peu.

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en 2006 le multilinguisme était encore mal perçu

Lorsque les 2 premiers imagiers multilingues de Migrilude sont parus, en septembre 2006, Bon appétit Suzy! et Joyeux Noël!, tout le monde n’a pas compris. Il y eut les enthousiastes de départ, ceux pour lesquels il est évident que nous vivons dans une société multiculturelle et que le multilinguisme est une réalité à prendre en compte en acceptant toutes les langues en présence. Mais nombre de personnes (y compris dans ma famille)ne voyait pas l’intérêt : pourquoi toutes ces langues en même temps? à quoi ça sert si on ne sait pas les prononcer toutes, pourquoi l’histoire en 10 langues est placée au début du livre et pas au fil des pages?.. Chacun y allait de son commentaire, de ce qu’il aurait fait à ma place…. mais justement personne ne l’avait fait à ma place : personne n’avait osé prendre le risque financier et culturel de valoriser les langues des migrants, de réunir 10 langues sur chaque page d’un livre pour montrer quelle palette de diversité, de couleurs, de caractères, quelles ressemblances, quelles différences elles offrent. Pourtant les migrants qui découvraient les livres étaient contents et les bibliothécaires qui manquaient d’ouvrages à proposer aussi, enfin ceux ouverts au public multiculturel. Les libraires étaient plus sceptiques : où classer ces livres? Ah vous n’avez pas de diffuseur, ça va être dur…
Pour les migrants qui découvraient ces imagiers ou pour les familles plurilingues c’était comme une reconnaissance de leur identité. Enfin leur langue était là sur la page, au même titre que le français ou l’anglais ! Langue minoritaire en France ou en Suisse, leur langue maternelle retrouvait ses lettres de noblesse dans chaque page des imagiers.
C’est un peu la même chose lorsque vous voyagez dans un train et que vous entendez votre voisin discuter au téléphone dans une langue étrangère. Une fois sa conversation terminée, vous pouvez faire mine de continuer à lire votre journal et l’ignorer. Ou bien vous pouvez lui demander en quelle langue il parlait (si vous ne la connaissiez pas) ou engager la conversation autour de cette langue si vous l’avez identifiée. Dans 99% des cas, vous verrez son visage s’illuminer et la conversation se poursuivra. Pourquoi? parce que vous avez reconnue cette personne avec sa langue, qui porte en elle l’histoire personnelle, familiale, patrimoniale, émotionnelle de cette personne, qui marque son ancrage, son identité. En publiant des imagiers multilingues, j’ai choisi d’adopter l’attitude de la voyageuse qui s’intéresse à son-sa voisin-ne de train malgré la barrière linguistique. D’ailleurs pour moi, il n’y a pas de barrière, au contraire, c’est une invitation sonore à aller vers l’autre.

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