Archives mensuelles : février 2014

Émergence de la langue ancestrale

J’ai créé les éditions Migrilude par instinct. Mais qu’était-ce que cet instinct et d’où venait-il ? Au-delà de l’envie d’éditer, je ressentais le besoin impérieux de créer des livres plurilingues et de valoriser le plurilinguisme.

Née dans une famille française monolingue, j’ai d’abord cru que l’appel vers l’étranger, entendu depuis toute petite et auquel j’ai en partie répondu par des études de langues, était la réponse à cette pulsion éditoriale. J’ai ensuite cru qu’ayant fait naître des enfants dans un contexte bilingue français-italien, conséquence logique de l’appel, je tenais là la deuxième réponse à ma pulsion.

Lorsque Thi Lan, bibliothécaire jeunesse à Paris, me raconta que certains enfants chinois scolarisés à l’école française enseignaient le français à leurs mamans à partir des imagiers anglais-chinois qu’ils empruntaient, cela me toucha au-delà de l’entendement et je résolus d’éditer des imagiers français-chinois.
Lorsque ma mère me raconta, quelques années après le témoignage de Thi Lan, que c’était elle qui avait appris à lire et à compter à sa mère, je sus pourquoi les propos de Thi Lan m’avaient tant marquée et que se trouvait là la troisième réponse à ma pulsion éditoriale : rendre hommage à ces enfants alphabétisant leurs parents.

Mais il est une réponse encore plus fondamentale que ces trois-là, que j’ai récemment conscientisée.

Les parents de ma grand-mère paternelle étaient juifs polonais du côté paternel et juifs alsaciens du côté maternel. Ces derniers parlaient français, alsacien et peut-être mon bis-arrière grand-père lisait-il hébreu, étant donné qu’il officia à la synagogue de Dunkerque pendant plus de 40 ans.

Mes aïeux juifs polonais, quant à eux, venaient de Lódz qui, au XIXe siècle, était une ville multiculturelle et multilingue où le polonais, le russe, le yiddish, l’allemand étaient parlés communément dans la vie privée, sociale et économique.
La langue maternelle de ces aïeux était le yiddish. Le grand-père de ma grand-mère, Salomon étudiait les textes sacrés en hébreu. Étant fournisseuse en fourrage pour les régiments du Tsar, Rachel, son épouse, connaissait sûrement un peu de russe, langue administrative de l’époque. Vivant parmi des Polonais, la famille devait aussi parler polonais. N’étant pas loin de la frontière prussienne, l’allemand était certainement une langue de contact. Lorsqu’ils émigrèrent en France, ils durent apprendre le français ou du moins, le comprendre mais le yiddish resta la langue familiale. Et si les parents n’apprirent pas formellement le français, leurs enfants le firent.

Je viens donc d’une configuration généalogique de famille d’immigrés polonais telle que la décrit Christine Deprez dans son ouvrage, Les enfants bilingues : langues et familles (Didier, 2012) :
– la première génération migrante de la fin du XIXè siècle est riche d’un répertoire linguistique varié avec le yiddish, l’hébreu, le polonais, le russe, etc.
– Avec la deuxième génération, les enfants sont bilingues yiddish-français, ils maintiennent la culture juive polonaise, ils épousent des Français-e-s et demandent la naturalisation.
– La troisième génération est française, les enfants sont nés et scolarisés en France, ils sont monolingues et reçoivent peu d’éléments de la culture juive polonaise ou s’ils les reçoivent, ils les rejettent.
Ils ont à leur tour des enfants français, athées, auxquels ils ne transmettent rien ou si peu de la culture d’origine hormis une ou deux recettes culinaires. Puis ils ont des petits-enfants dont moi, qui grandis dans un univers strictement français, avec la sensation que le plurilinguisme est l’évidence alors que la société dans laquelle je grandis s’échine à faire du monolinguisme la norme ambiante.

Du côté de cette parenté émergent deux langues ancestrales, le yiddish et l’hébreu, dont je ne sais rien. En revanche, l’instinct et la pulsion plurilingue, ainsi que la prégnance du livre comme support de médiation, m’ont été transmis par-delà les générations.
C’est ainsi que je réponds à la question sur l’origine de mon instinct éditorial plurilingue.

Note : pour qui voudrait en savoir davantage sur l’essor étonnant de la ville de Lódz au XIXè siècle, je renvoie à la lecture du livre fascinant de Joshua Israël Singer : Les Frères Ashkenazi.

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