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Jeu bilingue français-allemand pour le musée

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Mon parcours

Les livres, les langues et les rencontres tissent les entrelacs de ma vie

Je suis née dans une famille monolingue, à Saint-Etienne, en France, à la fin des années 1960.

Je me revois, petite, observant la 4è page de couverture d’un magazine auquel mon père était abonné. Je crois qu’il s’agissait d’une publicité d’Air France avec un texte en français et en anglais. Je remarquais qu’il n’y avait pas le même nombre de mots dans la phrase anglaise et dans la phrase française, ni le même nombre de lettres dans chaque mot, que certains mots se ressemblaient totalement, d’autres un peu et d’autres pas du tout. Cela m’intriguait. Je vivais ma première expérience d’éveil aux langues et d’intercompréhension.

A la maison, il y avait quelques magazine en anglais et en français, des romans en français, en anglais et en allemand, souvenirs de jeunesse de mon père ou achats plus récents dans des aéroports. Plus tard j’en lus certains.

Les expériences vécues lors des voyages d’été où nous partions en voiture avec mes parents, laissèrent en moi de profondes empreintes chargées d’émotions : l’Italie, la Yougoslavie, la Bulgarie, la Grèce, la Turquie, l’Espagne ; nouveauté des langages, des visages, des paysages, nouveauté des sourires, des lumières, des climats.

Une prophétie et des aïeux

A onze ans, j’appris l’anglais comme seconde langue. « Elle sera bonne » avait prédit ma tante enseignante qui me faisait répéter des chansonnettes quand j’étais petite. J’appris aussi  l’allemand comme troisième langue. J’aurais préféré l’espagnol mais cela me fut refusé comme cela l’avait été à ma sœur aînée. Je n’insistais donc pas. Mon père dirigeait un secteur commercial en pleine expansion, l’allemand était la langue des affaires, il fallait passer outre les traumatismes de la guerre, honorer inconsciemment les ancêtres venus de Sarre et aller dans le sens de la construction européenne. J’étudiais donc l’allemand au collège, au lycée et à l’université où l’on commence par revisiter les bases apprises au collège tant le niveau est bas.

Je choisis le russe comme 4e langue au lycée. J’obtins la meilleure note à l’oral du bac dans le département de la Loire. J’adorais décrypter le fonctionnement de cette langue. J’adorais le rabâchage des verbes de mouvements, différents, au passé ou au futur, j’adorais m’interroger sur la place des mots beaucoup plus flexible en russe qu’en français. J’adorais les cours de Madame Le Stir qui était Française et mariée à un Breton et qui me disait « vous écrivez comme un chat ». Il est vrai que je n’ai jamais su ourler les lettres à la manière russe mais j’adorais l’œil bleu et rieur de Madame Le Stir et sa façon de prononcer le « i » dur et les sons « mouillés ».

Concernant la note de russe au bac, j’ai l’air de me vanter mais nous étions peu nombreux à présenter cette discipline. De plus, j’avais longtemps préparé mes textes lors d’un séjour de l’Ascension sur la Costa Brava, aux côtés de ma grand-mère qui n’était pas Espagnole mais Française en villégiature dans son appartement de vacances. Le texte que je révisais le plus évoquait la vie laborieuse d’une vieille dame prénommée Marfa. C’est sur celui-là que l’on m’interrogea au bac.

Durant cette année, j’avais aussi découvert l’URSS lors d’un voyage scolaire à  Pâques. Mon russe ne s’enrichit peut-être pas outre mesure mais mon oreille se forma et je fus ravie de l’accueil que nous réservèrent certaines familles et des enseignantes des écoles que nous visitâmes.

Quelque 25 ans plus tard, au retour d’un voyage à Sarajevo, j’appris par ma tante qu’une partie des descendants de ma grand-mère – la même qui bronzait sur une plage de la Costa Brava –  étaient considérés comme Russes suite à l’annexion de la Pologne au début du XIXe siècle. Jusque-là, j’avais toujours entendu dire que ses grands-parents – et donc mes aïeux – étaient des Polonais de Lodz et seulement  des Polonais. Mais peut-on seulement être Polonais lorsque l’on s’appelle Salomon, Rachel, Jacob, Israël, Rebecca, etc. ?

Mémoire du monde

A 17 ans, je connaissais donc 4 langues, à des degrés divers. Je partis à 19 ans en Ecosse. J’y perdis de mon russe et de mon allemand mais j’y appris des rudiments d’écossais, d’irlandais et d’espagnol. Vers 23 ans, avec en poche une licence d’anglais suivie d’une maîtrise de traduction,  je découvris, à Paris, l’italien et l’Italie, par l’entremise du futur père de mes filles. Je décrochai aussi un poste de communication au niveau international, dans le domaine de la préservation des livres. C’est ainsi que l’anglais devint ma langue de travail quotidienne.

J’avais des relais sur tous les continents et la newsletter que je rédigeais en anglais s’enrichit progressivement de textes en français et en espagnol avec des résumés dans les 2 autres langues. De fil en aiguille, je participai à la rédaction de manuels de préservation en français et en anglais, lesquels furent traduits par des collègues en de multiples autres langues. J’organisais une conférence internationale et des séminaires, je mis sur pied des formations avec l’Unesco avec qui nous étions partenaires pour le programme Mémoire du Monde. Je me vis enseigner les principes de préservation à des directeurs d’archives et de bibliothèques d’Afrique, à collaborer à des programmes de coopération. C’était une époque intense. Les relations avec les collègues du monde entier étaient toujours courtoises et les décalages culturels ne pesaient pas car nous étions tous liés par une passion commune : sauvegarder le patrimoine écrit. Nous parlions un langage technique sur lequel, je crois, nous nous entendions, avec l’anglais ou le français comme langues véhiculaires.

Ceci m’occupa de 1992 à 2001. Entretemps étaient nées deux princesses bilingues français-italien, l’une en France, l’autre en Italie, et pour lesquelles je m’intéressai au bilinguisme. J’ai évoqué le récit de l’accouchement en Italie dans un livre écrit à la fois en français et en italien, lequel ne fut finalement pas édité. Je relève ce détail de l’accouchement car c’est une expérience très déstabilisante que de donner la vie dans une langue qui n’est pas la vôtre, l’accouchement étant déjà en soi un évènement où tout vous échappe. La confusion des langues s’y ajoutant, des termes connus mais perçus dans cette circonstance inédite perdent à la fois leur sens tout en donnant des indices dont on ne sait que faire.

Fin 2001, je bifurquai vers le tout-français en dirigeant une revue unilingue, dédiée aux bibliothèques et aux bibliothécaires. Dans le monde associatif où j’évoluai, je découvris ce qu’était l’engagement militant. Je découvris aussi le diplomatique travail de négociation avec des auteurs exigeants mais qui avaient raison de l’être et qui m’apprirent beaucoup. Je voyageais peu mais ponctuellement pour découvrir des bibliothèques, j’interviewais régulièrement des professionnels dont le témoignage me faisait évoluer car ils agissaient, parfois dans des conditions difficiles, toujours au plus près de leur conscience, et malgré de maigres salaires pour certains.

Chaque numéro de la revue était donc une exploration d’un monde nouveau, une occasion d’apprendre, de découvrir de secteurs de bibliothèques que je ne connaissais pas. C’est en explorant les services aux publics multiculturels que germa l’idée de créer une collection valorisant les langues des migrants (je renvoie ici à l’article Origine des éditions Migrilude). Je voulais créer des imagiers bilingues et les faire paraître en différentes combinaisons linguistiques mais la gestion des tirages me semblait compliquée pour une nouvelle petite éditrice appelée à intervenir seule à tous les postes de sa future maison d’édition.

L’Eveil

C’est en assistant à une conférence à Zürich en 2006 – j’avais depuis peu émigré dans le Canton du Jura suisse – que je découvris le travail du graphiste Ruedi Baur qui avait rassemblé des photos de signalisations urbaines du monde entier, parues dans un livre de 478 pages intitulé  Scents of the City, Odores da cidade, Sherin Kokusu, Esencia de ciudad, Aroma der Stadt, Apoma ropoga, Odeurs de ville (ed. Lars Müller Publishers, 2004). Ce titre multilingue m’inspira l’idée de réunir dans un même ouvrage les 10 langues que j’avais identifiées pour mes imagiers bilingues.

Intuitivement, j’avais créé des outils d’application possibles pour l’Eveil aux langues, un mouvement  né de la recherche en didactique des langues dans les années 1980, en Grande-Bretagne et développé par Eric Hawkins (lequel fera l’objet d’un futur article). Je décidai alors de consolider mes connaissances universitaires acquises 20 ans plus tôt et j’entrepris à distance un master de sciences du langage. Parallèlement je commençai à enseigner le français à des adultes migrantes. Les auteurs,  linguistes, sociologues,  anthropologues dont je dévorai les livres élargirent mes connaissances, ils me faisaient accéder à une diversité de réflexions parfaitement stimulante mais bien différente de celle que je vivais auprès de mes élèves.

L’expérience vécue au contact des unes et le savoir acquis à la lecture des autres nourrissent depuis chaque jour ma pratique de l’édition, de l’enseignement, de la vie. Défendre et promouvoir le plurilinguisme – comme j’ai défendu et promu pendant 20 ans l’accès au patrimoine écrit, aux bibliothèques et aux livres – c’est autoriser chacun à s’exprimer au plus près de son ressenti et de ses besoins et le laisser libre de choisir pour cela la langue qui lui correspond le mieux. Le monde plurilingue, c’est notre société, l’école, les entreprises, chacun de nous reconnu dans son unicité et les moyens qu’il trouve pour l’exprimer.

C’est pourquoi il importe de laisser toutes les chances et tous les langages possibles à la disposition du plus grand nombre, quelle que soit son origine, son parcours. Tant de compétences linguistiques et langagières sont là, en jachère ou en friche, alors qu’elles pourraient être réintégrées dans l’environnement social, scolaire et professionnel des êtres qui les portent et qui les nourrissent.

 

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Origine des Éditions Migrilude

Mon envie d’éditer des livres bilingues a vu le jour en 2003.

Je voulais créer une activité indépendante et avant de choisir l’édition (qui rend certes indépendante mais … qui implique au départ de dépendre d’autres activités pour être financée), j’ai fait le tour des choses qui m’intéressaient dans la vie et qui la caractérisaient : les êtres humains, leurs langues, les échanges, les livres, les livres pour enfants, les histoires de migration et de passage de frontière, le bilinguisme, les enfants bilingues (comme l’étaient mes filles dans leur tout jeune âge), les familles bilingues (comme celle que j’ai créé pendant un temps), les voyages, l’art … graphique.

A l’époque, je dirigeais une revue sur les bibliothèques en France et je me sentais bien lorsque je travaillais les textes, lorsque je recherchais les images à agencer, bref lorsque je composais la revue. J’aimais interviewer les gens et les entendre raconter leur histoire, leur expérience et leur point de vue, toujours en lien avec le livre, j’aimais partager ces instants d’échange avec eux puis retourner au silence de mon bureau pour coucher mots et témoignages sur le papier. J’aimais donner la parole à ceux qui ne l’avaient pas, de part leur statut professionnel ou du fait qu’ils innovaient avec un livre, un nouveau concept ou un type d’animation en bibliothèque qu’ils avaient créé avec leurs tripes.

J’ai commencé à acheter tout ce que je trouvais en livres bilingues pour enfants à Paris et à parcourir assidument la presse spécialisé en littérature jeunesse… Je n’ai pas trouvé beaucoup d’articles sur le sujet si ce n’est celui de Citrouille, la revue éditée par L’Association des libraires spécialisés jeunesse dont le n° 22, daté de mars 1999, consacrait un dossier sur les livres bilingues. Je connais par cœur le texte du début : «  Nous étant penchés sur la production de livres bilingues en France, nous relevâmes la tête surpris : ben dis donc, il y en avait encore moins que ce qu’on croyait ! » Je vous renvoie à ce numéro si vous voulez lire la suite. L’Association a aussi un site et un blog : http://lsj.hautetfort.com/

Durant le même mois (mai 2003) j’ai assisté à deux conférences. L’une était organisée par l’Unesco et présentait des expériences menées dans les bibliothèques de différents pays (notamment Allemagne et Suède), avec les publics migrants, et les documents mis à leur disposition pour répondre à leur besoin de rester en lien avec leur langue et leur culture. L’autre était organisée par l’Association des bibliothécaires français et traitait de la pluralité culturelle en bibliothèque.

Au cours de ces deux conférences, j’ai vu et entendu des bibliothécaires présenter des livres d’images bilingues confectionnés manuellement parce que le marché du livre proposait très peu d’ouvrages bilingues pour enfants dans les langues de migration des années 2000. J’ai donc pensé qu’il y avait là quelque chose à faire pour moi. C’est ainsi que je me suis approchée de Thi Chi Lan.

Thi Chi Lan était à l’époque bibliothécaire dans les secteurs asiatiques et jeunesse à Paris. Elle avait constaté combien le fonds jeunesse était pauvre en imagiers bilingues et notamment en français-chinois. Un ou deux albums anglais-chinois composaient le fonds, elle pensait qu’il faudrait au moins leur équivalent en français. Elle imaginait même mieux que cela : des imagiers bilingues français-chinois. Artiste à ses heures, elle avait commencé quelques dessins qu’elle avait montrés à des éditeurs réticents. « Quoi, des livres pour les immigrés ? Ca ne rapporte rien ! »

Elle constatait pourtant que le besoin en livres bilingues simples était là et pas seulement pour les enfants mais aussi pour alphabétiser les parents et notamment les mamans. En effet, ce sont les enfants migrants, lesquels sont scolarisés, qui font venir leur maman à la bibliothèque. IIs rapportent les livres empruntés à la bibliothèque et ils les lisent, les traduisent, les expliquent à leurs parents. La simplicité du texte d’un livre jeunesse est encourageante pour un adulte débutant dans une langue.

C’est ainsi que Thi Lan voyait revenir à la bibliothèque les mêmes enfants accompagnés de leur maman à la recherche de livres d’images dans lesquelles elles pourraient apprendre le français avec leur enfant. Thi Lan les orientait vers des associations dispensant des cours de langues, élargissant ainsi leur univers quotidien, leur proposant une intégration en douceur. Elle imaginait bien qu’en proposant davantage d’albums bilingues, voire des imagiers, elle répondrait à la demande de ces personnes, car la présence de leur langue maternelle présente dans des livres disponibles en France est valorisante pour ces familles.

Les enfants sont en effet confrontés à deux cultures. Comme ils sont scolarisés, leur intégration se passe bien. Mais comment faire quand l’un de leurs parents ne parle pas le français ? La fonction du livre bilingue permet aux parents de s’intégrer dans le système français à travers la langue et permet aux enfants de garder un lien avec leur langue d’origine.  

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